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mercredi 23 novembre 2011

Le progrès ne vaut que s'il est partagé par tous

Sous ce titre un peu pompeux (...) se cache un des plus beaux slogans de l'histoire du marketing selon moi. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais ce slogan était celui de la SNCF dans les années 90.

Pourquoi parler de la SNCF ici? Tout simplement parce que je vais vous causer du train en Inde.

J'aime bien les chiffres, alors commençons par quelques stats plutôt édifiantes concernant le réseau ferré indien :
  • 63 000 km de rails
  • 6800 stations
  • 20 millions de passagers par jour
  • 3ème plus grand réseau ferré du monde derrière la Chine et la Russie, et 2ème en nombre de km parcourus par an
  • Indian Railways est un des plus gros employeurs du monde avec plus d'1,5 millions d'employés !
Ça vous donne le tournis ? Ben nous aussi ça nous a perdu la boule, surtout que notre première expérience fut comme d'habitude un baptême du feu façon plongeon dans le grand bain.




Dès notre 2ème jour en Inde, nous tentons de trouver un train qui part pour Calcutta. D'après certaines personnes c'est mission impossible, car nous apprenons qu'il faut la plupart du temps réserver plusieurs mois à l'avance ses billets. Pour nous ce sera coup de bol, puisque nous arrivons à trouver deux places le soir même, grâce au "tourist quota", un truc magique qui permet de dégoter des places pour les pauvres touristes en détresse même quand le train est archi complet pour les indiens.

Nous voilà donc de retour à la nuit tombée sur le quai de la gare d'Old Delhi, et là ça a été un grand moment d'hallucination, c'était tellement énorme qu'on n'a même pas pensé à prendre de photos ou à filmer. Imaginez, pour les trois quart des wagons, les places sont numérotées et donc attribuées nominativement, mais pour les wagons les moins cher, c'est "premier arrivé, premier servi". Et ce genre de règle en Inde vire rapidement à la baston générale. Alors que le train arrivait en gare et n'était même pas encore arrêté, nous avons vu des foules de gens se mettre à courir de tous côtés avec leurs innombrables valises et sacs de voyage, criants et poussant dans tous les sens. Les enfants pleuraient pendant que leurs pères, entrés dans les wagons en jouant des coudes attrapaient les bagages et leurs mioches dans la foulée pour les faire entrer par les fenêtres. ça bousculait et parfois même on voyait une mandale partir par-ci par là, une vraie hystérie collective, c'était assez impressionnant. Nous finissons par repérer notre wagon, et montons dedans, soulagés de voir que nos places sont bien réservées pour nous. Plus qu'à nous installer pour un long, très long voyage vers Calcutta, qui dura 26 heures sur les 22 prévues.



C'est la classe "sleeper", comprenez la plus populaire, car la moins chère disposant de couchettes et de réservations. Pour vous donner un exemple du tarif des trains en Inde, le Jalgaon-Delhi, trajet qui représente environ 1000km et qui a duré 21 heures nous a couté environ 6 euros chacun... N'étant pas suicidaires, on a quand même évité la "unreserved 2nd class", un peu trop bourrin pour nous.

Beaucoup de monde dans le train en général, et pas mal de curiosité à notre égard (assez bon enfant, on ne s'est jamais senti mal à l'aise ni en insécurité), et une animation perpétuelle, entre les vendeurs de thé et de nourriture qui passent toutes les 5 minutes, les dialogues avec les voisins et les paysages souvent superbes que nous avons traversés, on s'est régalés.


Après plusieurs milliers de km parcourus et plus de 70 heures passées dans les trains indiens, on peut dire que c'est un excellent moyen de se déplacer en Inde : plus rapide, moins cher et beaucoup plus confortable que le bus, que nous avons malheureusement testé également, c'est aussi un très bon prétexte pour faire connaissance avec les locaux, et on s'est souvent bien marrés. Petite galerie non exhaustive de personnes rencontrées dans le train :

Lui c'était notre voisin d'en face sur le Delhi-Kolkata (celui de 26 heures). Il est beaucoup plus souriant en vrai, sans doute à cause de la tendance des indiens à afficher une gueule d'enterrement dès qu'on leur demande si on peut les prendre en photo. La tactique ultime pour les dérider et initier la conversation, c'est de parler des films de bollywood : succès assuré !


Lui était souriant, et pour cause, c'est pas un indien ! A la question traditionnelle "d'où venez-vous ?", il nous a répondu : "ben je suis comme vous moi, je suis un touriste ici, parce que je viens du Bangladesh et là je rentre chez moi après quelques semaines passées ici à visiter l'Inde". Manifestement issu d'une famille aisée, il nous a tenu compagnie et nous a bien aidé à faire les traductions et à comprendre le fonctionnement des trains pour notre premier voyage. Ce fut également l'occasion d'en apprendre un peu plus sur la culture du Bangladesh, et les traditions familiales parfois semblables à l'Inde, comme l'influence des parents sur le choix de l'épouse par exemple.

Tactique éprouvée pour nouer contact avec un Bangladeshi : parler du professeur Yunus et des yaourts Shokti de la société Grameen Danone (dédicace à ma sœur préférée).


3 soeurs super intriguées par 2 pauvres touristes perdus au milieu de nulle part dans une gare de campagne.


Alors elle elle nous a tués. Cette petite gamine voyageant avec sa mère, manifestement assez pauvre nous a paru carrément douée pour ses 10 ans, puisqu'elle comprenait assez bien l'anglais, arrivait à déchiffrer nos livres en anglais et en français avec un accent respectable, même sans comprendre ce qu'elle lisait, et nous a même gratifiés d'un petit cours d'hindi en nous traduisant pas mal de mots en anglais et hindi à l'aide des photos de nos guides touristiques, très pédagogue la demoiselle. Dès qu'elle apercevait un livre, un prospectus ou une pancarte, elle ne pouvait s'empêcher de la lire. L'étudiant qui partageait le compartiment avec nous a même du lui arracher des mains son manuel d'anglais au moment de descendre, car la petite avait entrepris de le lire en entier et ne voulait plus le lâcher...



Une partie de la très sympathique famille qui nous a accompagnés lors de notre dernier voyage, un Jalgaon-Delhi. Originaires de Bangalore, ils prenaient le train tous les 5 pour aller rendre visite à la belle famille. Discussions, repas partagés et rigolades pour finir ce rail-trip en beauté.




Si vous voulez en savoir plus sur les trains indiens, et avoir des conseils pour votre prochain voyage en Inde, n'hésitez pas à visiter cet excellent site, qui parle également des trains dans beaucoup d'autres pays du monde.



lundi 21 novembre 2011

Encore une histoire à dormir debout

Bénarès est sans doute la capitale des illuminés, qui semblent s'y retrouver tant pour le caractère sacré de la ville que par attirance pour leurs semblables.

Parmi tous ces prêtres hindous, ces astrologues, ces charlatans qui veulent vous bénir ou vous gratifier de bracelets sacrés moyennant finances, et ces voyageurs venus de tous horizons pour se prendre un shoot de spiritualité indienne (parfois assistés par la chimie moderne ou d'autres produits agricoles plus ancestraux), nous avons jeté notre dévolu sur un personnage qui a attiré notre curiosité.

Lorsqu'au détour d'une de nos ballades sur les gaths nous apercevons un sadhu sous le porche d'un petit temple, accoudé à un genre de petite balançoire qui lui arrive au milieu du torse, j'explique à ma compagne qu'il me semble avoir lu que certains ascètes indiens pouvaient rester debout de la sorte pendant plusieurs mois sans jamais s'allonger. Se prenant d'une envie irrésistible d'aller interroger ce sage aux dread-locks qui lui tombent jusqu'aux chevilles, nous nous dirigeons vers lui et tentons d'entamer la discussion.

L'exercice sera difficile, malgré la gentillesse et la patience (tu m'étonnes...) du "saint homme", car il ne parle pas anglais, et nous encore moins l'hindi. A force de gesticulations et avec l'aide d'un indien qui connaissait quelques mots d'anglais, nous avons réussi à en savoir un peu plus sur le dénomé "Manatyagi Munindrdas Maharaj". L'homme est effectivement un ascète hindou qui parcours le pays et dispense ses enseignements au gré de ses voyages. Il nous présente quelques photos de ses différentes aventures et rencontres, parmi lesquelles quelques français, probablement rencontrés dans un ashram de l'état du Gujarat qui semble être sa résidence lorsqu'il ne voyage pas. Le truc le plus dingue c'est que notre traducteur de secours nous explique que le sage ne s'est pas assis ni allongé depuis 18 ans ! "La nuit, il ne dort pas, mais se repose en s'appuyant les coudes sur la petite balançoire". N'en croyant pas nos oreilles, on se fait confirmer l'information 3 fois par l'indien et par le sadhu lui-même... J'ai toujours du mal à comprendre comment c'est possible, mais au pays des vaches sacrées, tout peut arriver non ?


L'indien qui nous a aidé à la traduction nous explique alors que nous avons vraiment en face de nous un saint homme, un vrai et que celui-là contrairement à plein d'autres ne nous demandera pas un centime. Par esprit de contradiction, et parce que sa tête nous revient bien, nous tentons d'expliquer que nous pouvons lui laisser un petit quelque chose pour qu'il puisse au moins s'acheter à manger. Il refuse notre offre calmement et sort de son petit sac quelques friandises qu'il nous tend à son tour... Nous imitons le compère autochtone et acceptons le cadeau, une sorte de boulette très sucrée façon pâtisserie arabe, avec un arrière gout de coco et de monde à l'envers...



Après quelques belles minutes passées en sa compagnie, nous quitterons ce personnage souriant et intrigant avec plus de questions que de réponses, mais ça, on finit par s'y habituer en Inde...

dimanche 20 novembre 2011

Bénarès

Ah Bénarès... Cette ville mythique autant pour les hindous que pour les voyageurs de tous horizons fascine depuis des siècles.

Varanasi (le nom de Bénarès en Hindi) est en effet une des plus anciennes villes encore habitée du monde. On date sa fondation aux environs du 7ème siècle avant JC. Ville sacrée pour le Gange qui la borde et qui lave les péchés, pour son apparition dans divers récits de l'hindouisme et du bouddhisme, elle détient encore de nos jours un puissant pouvoir religieux pour les hindous, pour qui y être incinéré après la mort garantit la salut éternel. C'est tout simplement une des cités les plus mythiques d'Inde, et bon nombre de touristes viennent gouter à son atmosphère si chargée de mysticisme.


Un pitch comme ça nous gonflait d'enthousiasme à l'idée de découvrir enfin Bénarès. Et pourtant, le premier contact ne fut pas exactement celui attendu...

Après un long trajet en train, serrés comme des sardines dans un wagon allègrement surbooké, nous arrivons aux alentours de 21h00 à la gare ferroviaire, où le traditionnel comité d'accueil composé de chauffeurs de rickshaws surtaxés et autres rabatteurs d’hôtels nous attend de pied ferme. Ayant évacué assez rapidement les arnaqueurs de service, nous chargeons nos bagages et posons nos fesses sur une banquette de vélo-rickshaw, dont le chauffeur nous explique rapidement la situation : "Vous avez de la chance, ce soir c'est Diwali, la fête des lumières, il y a beaucoup d'animation en ville, c'est une grande fête ! Par contre à cause de l'événement plusieurs rues sont bloquées à la circulation, c'est pourquoi vous devrez marcher quelques minutes jusqu'à votre hôtel. Moi je ne pourrai pas passer."
Par "quelques minutes", il fallait entendre une heure à se frayer un chemin à travers une foule compacte au milieu de ce gros bordel festif. Pour vous donner une idée, imaginez deux japonais un peu paumés débarquant avec leurs sac à dos au milieu des Champs Elysées le soir du réveillon du nouvel an...


Bref, nous arrivons passablement fatigués dans le coin où le guide nous recommandait quelques hôtels sympas, mais qui étaient évidemment tous archi-complets pour l'occasion. Nous finissons par nous rabattre sur le derner de la liste qui dispose d"une chambre libre très économique (8m² pas super clean, mais c'est tout ce qu'on a trouvé).

Le patron nous explique qu'il va eut-être libérer une chambre plus spacieuse vers 22h00 (...) et nous invite à patienter au resto de l'hotel, situé tout en haut sur une belle terrasse dominant la ville. C'est alors qu'une touriste nous interpelle en descendant dans le hall de réception. elle est suivie par un jeune local et est visiblement paniquée : "j'ai besoin d'aide, je cois que cet homme a mis de la drogue dans ma boisson et je ne me sens pas bien du tout, il faut que je voie un médecin !".
Regards inquets échangés avec le patron de l'hotel, qui se détache immédiatement de la situation dès qu'il apprend que la jeune fille n'est pas pensionnaire dans son établissement : "retournez à votre hotel, ils se feront un plaisir de s'occuper de vous". Un bon exemple d'altruisme à l'indienne...
La malheureuse se tourne vers nous encore plus paniquée, et nous demande de l'aider parce qu'elle ne sait plus quoi faire et qu'elle commence vraiment à se sentir mal. Nous décidons alors de nous occuper d'elle, et je propose de la raccompagner à son hôtel pendant que ma chère et tendre reste au nôtre en attendant la libération éventuelle d'une chambre plus correcte. En sortant de l’hôtel l'indien qui accompagnait la jeune fille nous rattrape et tente de se justifier d'un air autoritaire, en expliquant qu'il n'a rien à voir avec le brusque changement d'humeur de la demoiselle, et qu'il a lui aussi pris une boisson dans le même restaurant qu'elle sans rien ressentir d'anormal, d'où ses soupçons envers cette menteuse qui l'accuse de l'avoir droguée. Je sors de ma panoplie de série américaine mon regard le plus menaçant, et lui explique qu'il pourrait avoir à faire à moi s'il continue de nous suivre de la sorte, ce qui a pour effet de le faire disparaitre en l'espace de quelques secondes (ça na marche pas à tous les coups). Puis nous nous dirigeons vers les berges du Gange, les fameux "gaths", pour retrouver la pension de la demoiselle qui commence à me raconter son histoire. Pour son premier voyage en solitaire, cette jeune fille d'origine suisse a choisi l'Inde, et a déjà passé quelques semaines dans le pays, dont une partie dans un ashram. Ce soir là elle avait soif, et a rencontré un jeune homme sympathique et avenant, se prétendant guide touristique qui l'a entrainée pour aller boire un lassi avant d'aller diner sur la terrasse de notre hotel. Pas très sérieux comme comportement mademoiselle...

Nous nous enfonçons dans la foule et longeons le fleuve pendant près d'une heure, entre bousculades, cohues, liesse populaire et cet air de ferveur qui se dégage des célébrations hindoues. Diwali ajoute aux grands escaliers longeant le Gange des milliers de petites flammes illuminant les berges, c'est assez féérique, mais nous n'avons melheureuseùent pas trop le temps de nous arrêter pour admirer le paysage, la fille plane un peu et s'inquiète de son état, qui n'empire pas tant que ça finalement. Bloqués un instant par une foule plus compacte qu'ailleurs, je sens sur ma gauche une forte source de chaleur et me retourne pour constater qu'un cadavre est en train de se consumer à 2 mètres de moi, allongé sur un bucher. "C'est un des gaths de crémations" me commente l'helvétique qui continue à planer un peu. Arrivés à son hôtel, nous allons trouver un de ses camarades de voyage français à qui j'explique la situation. Après m'être assuré qu'elle se trouvait entre de bonnes mains, je m’éclipse rapidement et entreprends le chemin du retour. J'arrive finalement vers 23h30 à notre hôtel, épuisé, pour retrouver ma chère et tendre sur la terrasse et mettre fin à toutes les hypothèses macabres que l'inquiétude lui avait inspirées, allant de ma noyade dans le Gange au piège tendu par des racketteurs toxicomanes, en passant par l'odieux stratagème d'une prétendue touriste pour m'entrainer dans une ruelle sombre et me dépouiller à l'aide de ses complices. La fête de Diwali est terminée, nous avalons notre diner rapidement et allons nous coucher dans une chambrette médiocre pour achever cette première journée à Bénarès qui aurait pu mieux se dérouler...

Demain est un autre jour disait le sage, et notre deuxième jour commence par une merveilleuse ballade sur les bords du Gange, vidés de la foule de la veille et illuminés par un grand soleil. Nous prenons notre temps pour parcourir les quelques kilomètres le long desquels j'avais couru la veille avec la suisse accrochée au bras, et là c'est une toute autre vision qui s'offre à nous : Bénarès est une ville hors du commun qui nous charme tout de suite.














Son principal attrait ce sont bien sûr les célèbres gaths, qui voient défiler la vie des habitants et pèlerins venus sur les rives du Gange pour se purifier, se laver, laver leurs bêtes, leur linge, prier, flâner, jeter leurs ordures et même brûler leurs morts à la vue de tout le monde. Toute cette activité offre un spectacle fascinant et parfois perturbant. Un détail attire mon attention : je crois que c'est la première fois que je visite une ville qui ne s'étend que sur une seule rive d'un fleuve. De l'autre côté du Gange : rien, pas une construction, et la brume matinale nous donne même l'illusion que nous sommes au bord de la mer. Une atmosphère très spéciale se dégage de ces lieux. Beaucoup de sérénité, mais aussi de mysticisme, car les prêtres, sages et autres ascètes y sont nombreux, de même que les pèlerins effectuant des offrandes au fleuve sacré. La ville étant très touristique, il faut quand même se méfier des rabatteurs et faux prêtres qui nous sollicitent à tout bout de champ.


Ici sont entreposés les quantités impressionnantes de bois destiné à la crémation de quelques 500 à 900 corps par jour. Les photos étant logiquement interdites sur les lieux même de crémation, vous devrez vous déplacer vous-même à Bénarès pour apercevoir à ce rituel quelque peu troublant.



Le lassi est une magnifique invention culinaire indienne. Et ici, ce breuvage frais à base de lait fermenté trouve son spécialiste chez "Blue Lassi", une minuscule échoppe populaire chez les touristes, avec son adorable patron qui nous a régalés de son sourire et de ses merveilleux lassis.





















Le soir, les gaths s'enveloppent d'une clarté ocre à la lueur des éclairages publiques, transformant la ville brumeuse en un tableau fantomatique. Les cérémonies continuent de plus belle à la nuit tombée, animant certaines berges de chants et de rites religieux.










Nous finirons la journée sur la terrasse de notre hôtel, au son d'un petit concert de musique traditionnelle, pour clôturer cette dernière soirée à Bénarès qui, vous l'avez compris, nous a vraiment conquis.